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L’ÉTRANGER PAR EXCELLENCE *

 

« L’étranger est le symbole effrayant du fait de différence en tant que tel », formulait déjà Hannah Arendt en 1953, introduisant ainsi les notions d’altérité, d’hostilité voire d’effroi que peu éveiller par sa condition même l’étranger (xenos). Il parle fondamentalement une autre langue et suscite en cela même questionnement et fascination. Mais cet étonnement provoque, ou se juxtapose parfois, à la peur et au rejet, comme si l’étranger venait troubler quelque chose du « chez-soi », que détient par essence l’autochtone. En raison de ses différences et de la part d’inconnaissable auxquelles il renvoie, mais également de sa similitude, l’étranger est à même de réveiller en l’homme des sentiments violents menant parfois jusqu’à la folie d’anéantissement. Celui qui vient d’ailleurs convoque précisément l’altérité que chacun porte en soi et qui est au fondement de la subjectivation humaine. Pour cette raison, il suscite autant de réactions passionnelles.

Comme le formulait Freud, la cohésion d’un groupe ne se fonde finalement que sur « l’exclusion d’un autre qui polarise toute la haine ». Celui qui vient d’ailleurs devient par conséquent une surface idéale sur laquelle l’agressivité que tout être humain a en lui peut projeter. C’est ce que Freud désignait par le « narcissisme des petites différences ».

Freud relie aussi la question de l’étranger à « l’inquiétante étrangeté », où ce qui touche au familier, l’intime, côtoie ce qui est étranger, étrange. Dans ce sentiment d’Unheimlich (inquiétante, étrangeté), il y a bien quelque chose du refoulé, qui fait retour, et est générateur d’angoisses non seulement pour l’individu mais aussi pour la collectivité. Ce qui touche à l’inconnu, tout comme l’inconscient, fait irruption là où l’on ne l’attend pas. D’où le double mouvement que l’étranger génère : inquiétude, terreur, tout autant qu’attirance. Et si le nouvel arrivant est parfois perçu comme un « hôte parasite, abusif » ou encore un « barbare », c’est peut-être aussi parce qu’il ramène avec lui tout ce qui touche au défunt et à la mort, survivant-rescapé des persécutions et dans certains cas de la mort, incarne cette figure spectacle, sorte de « revenant moderne ». Il éveille en l’homme quelque chose d’une menace qui n’engendre guère indifférence ou étonnement mais plutôt fascination ou rejet absolu.

Elise Pestre, psychologue clinicienne, enseigne à l’université de Buenos-Aires et à la Faculté latino-américaine de sciences sociales. Elle est membre du Centre de recherches « Psychanalyse et médecine » de l’Université Paris 7-Denis Diderot et fait partie du groupe universitaire et multidisciplinaire « Génocide et violences d’Etat ».

Ce livre publié récemment est le remaniement de sa thèse soutenue en 2007.

En voici le résumé :

Les politiques gouvernementales, qui mènent aujourd’hui un véritable combat contre l’immigration dite « clandestine », tentent de définir si la demande d’asile est légitime ou non, en d’autres termes, si le demandeur est un « vrai » ou un « faux » réfugié. Il ressort, selon ces instances décisionnelles, qu’il s’agit dans la majorité des cas, d’un exilé économique ou thérapeutique, plus que d’un « véritable » sujet persécuté. Quelles sont les incidences subjectives de ces soupçons souverains sur celui qui est en quête de refuge ? Si son corps est affecté par l’injonction étatique à témoigner et à prouver, le récit de ses persécutions l’est aussi. En effet, devoir « tout relater » à un Autre, lorsque l’accès aux souvenirs est barré par la rencontre avec le Réel, ne va pas sans produire des effets démétaphorisants. Ce montage testimonial se constitue parfois comme une création vitale qui fait office de refuge à celui qui cherche un asile. Le sujet démuni, suspendu à l’attente de ses « papiers », tente, par les moyens qui lui restent, de sortir de sa nudité psychique et juridique. Comment le clinicien va-t-il pouvoir travailler avec cette population mise au ban du politique ? Quels sont les effets de ces rencontres sur la subjectivité de celui qui écoute ce qui touche à la cruauté humaine ? Que peut faire le psychologue du discours de l’Etat, qui le place dans une posture d’expert et qui lui demande de distinguer le vrai témoin du faux ?

Les interactions en jeu entre l’Etat, le réfugié et son thérapeute seront envisagées à partir de la psychanalyse et nous conduiront à poser les jalons d’une « clinique de l’asile ».

—> Elise Pestre, La vie psychique des réfugiés, Payot, septembre 2010.

—> À lire sur TERRA : la présentation, la table des matières et le Chapitre IV de la Troisième partie de sa thèse : « Injonction à témoigner, rapport aux semblables et psychopathologie ». Ce livre en est le remaniement.


 

* L’étranger par excellence : titre donné par l’auteur à ce passage.