PUBLICATION

« LES PRISONNIERS PAR EUX-MÊMES

RECHERCHES SUR LES ANNÉES 1970″ :

UN ARTICLE D’ANNE GUÉRIN

Voici un texte d’Anne Guérin, sociologue, actuellement en train de finaliser une recherche sur les prisonniers dans les années 70. En voici un aperçu pertinent.

Dans les deux gros volumes consacrés aux prisons, en 2000, par nos députés et sénateurs nous n’avons pas trouvé – sauf erreur – de témoignages émanant des détenus. Or, ils sont les premiers concernés. Prisonniers d’une part, parlementaires de l’autre, ne sont pas du même monde. Et cette différence n’est pas sans effet sur les perceptions des uns et des autres. Aujourd’hui encore les chercheurs comme la regrettée A.-M. Marchetti, comme L. Le Caisne qui a passé deux années entières à écouter les détenus de Poissy, ne se bousculent pas aux portillons de nos prisons.

Pendant les années 70, les recherches sur les prisons étaient rares, et inexistantes celles qui se consacraient aux prisonniers en tant que sujets de leur histoire, et non objets. Entre 1971 et 1974 notamment, c’était la guerre entre les prisonniers d’une part et les autorités de l’autre. Celles-ci conservaient – de plus en plus difficilement, il est vrai – le monopole sur l’information ayant trait aux prisons. Des nombreuses révoltes qui éclatèrent alors, la plupart des journalistes et partant, l’opinion, étaient informées par les seuls communiqués du ministère de l’intérieur.

Les écrits des années 1970 sont à tel point imprégnés de cet antagonisme que pour « l’observateur extérieur à la prison […], la position de neutralité est, quand bien même on voudrait s’y tenir, intenable ». Nous ne tenterons pas l’impossible.

Notre façon de lire l’histoire des prisons peut être très différente selon que nous écoutons les prisonniers ou leurs geôliers. Pour ces derniers, les détenus sont des simulateurs, manipulateurs et menteurs : cette rengaine réitérée, à l’époque comme aujourd’hui, dans maint discours officiel, sert de parade et d’explication à tout. Quant à ceux qui, de l’extérieur, se prononcent sur nos prisons, ou ce qu’ils en imaginent, ils commettent parfois de grossières erreurs, comme le Parisien Libéré qui ironisait, en 1974, sur « les prisons quatre étoiles ». Comme le magistrat Jean Favard écrivant que « 1970 a vu disparaître le système des galons » de bonne conduite. Alors qu’on sait, par les prisonniers de Toul (1971) puis de Nîmes (1972) et bien après, de Clairvaux, que lesdits établissements usaient très largement de cette récompense : sport, cinéma et autres activités étaient réservés, à Toul, aux « bons » détenus gratifiés de ces galons. Mais ce n’est là qu’un détail.

Sur l’état d’esprit des détenus de 1971-72, on ne saurait à peu près rien s’il n’y avait le Groupe d’information sur les prisons (GIP), fondé par Michel Foucault et Daniel Defert, qui sollicita leur parole, publia leurs textes et leur donna un certain retentissement. Après les maos, le GIP a tenté de briser « l’effroyable silence » qui régnait dans et sur les prisons. Avant le GIP, « on s’était occupé de la prison, résume Foucault, mais comme du sous-sol du système pénal, la chambre de débarras. » Le point de départ du GIP, qui est aussi le nôtre, « était l’idée d’interroger le système pénal à partir de sa chambre de débarras ».

Le GIP n’a vécu que dix-huit mois. Mais le CAP (Comité d’action des prisonniers) a pris le relais en publiant un mensuel de novembre 1972 à 1979. Sous la houlette de Serge Livrozet, ce Journal des prisonniers tirait, en 1974, jusqu’à 50 000 exemplaires. C’est une mine d’informations issue des prisons, rédigées par des détenus et anciens détenus. Autres mines : les livres entiers qu’ont écrit Livrozet, Roland Agret, Charlie Bauer, Roger Knobelspiess, Jacques Lesage de la Haye … sur leur longues années de prison.

Si nous avons orienté nos recherches vers les années 70, c’est parce que cette décennie regorge de tels témoignages. Jamais la détention n’a été aussi bavarde.

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