PUBLICATION

LE GROUPE D’INFORMATION SUR LES PRISONS, UN NOUVEL AGIR POLITIQUE (1)

J’ai construit ma thèse autour de Michel Foucault et de son investigation sur les prisons. Aujourd’hui, j’ai envie de vous faire partager un peu de mes recherches…

Nous allons donc nous plonger dans une microhistoire, celle du Groupe d’Information sur les Prisons et rencontrer un Foucault militant, un Foucault révolté et indigné, qui agit pour donner la parole aux prisonniers.

Dans un premier billet, évoquons le contexte dans lequel le Groupe d’Information sur les Prisons a pu naître.

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DANS UN CONTEXTE SPÉCIFIQUE, L’ÉMERGENCE DU GROUPE D’INFORMATION SUR LES PRISONS

Comment Michel Foucault en est-il venu à s’intéresser aux prisons ?

Il est vrai que, déjà, en 1961, certains passages de l’Histoire de la folie ouvrent sur une possible analyse du système carcéral. Si l’asile et la prison ont leur fonctionnement propre, l’aliéné mental comme le délinquant sont des « exclus », « inclus » dans une institution fermée. La continuité entre l’hôpital psychiatrique et la prison peut se comprendre à travers l’histoire même. Pourtant, l’engagement de Foucault pour les prisons se fera plutôt en raison de l’actualité des années 70 et de la répression qui touche les gauchistes de l’après mai 68, en particulier les maoïstes de la Gauche Prolétarienne.

Rappelons donc le contexte historique : les maos de GP

La Gauche Prolétarienne se constitue en septembre 1968. Au départ, il s’agit essentiellement comme son nom l’indique d’un mouvement prolétarien, ouvrier. Mais rapidement la Gauche Prolétarienne va s’ouvrir au mouvement étudiant et au début de l’année 1969, elle devient une véritable force politique indépendante et autonome. Les militants de la Gauche Prolétarienne se mobilisent donc de plus en plus dans l’espace social et en particulier dans les usines. Ils commencent à gêner sérieusement le gouvernement. Le ministre de l’intérieur du gouvernement Pompidou, Raymond Marcellin, guette un faux-pas de leur part pour pouvoir réprimer, pénaliser.

Et ce « faux-pas » arrive :

Après un accident sur un chantier de Dunkerque où la chute d’une poutre en acier provoque la mort d’un jeune ouvrier, des militants de la Gauche Prolétarienne mettent hors d’usage des grues et se mettent donc dans l’illégalité (26 janvier 1970). Le gouvernement réagit en interdisant leur journal La Cause du peuple (mars 1970). Les directeurs de la publication (Jean-Pierre Le Dantec puis Michel Le Bris) vont être de fait arrêtés, jugés et condamnés pour « délits de provocation aux crimes contre la sûreté de l’État (abrogée en 1981) et apologie du meurtre, du vol, du pillage et de l’incendie » (respectivement à 1 an et 8 mois de prison). Une loi anti-casseurs (abrogée en 1981 aussi) est également votée par le parlement en juin pour réprimer « certains formes nouvelles de délinquance » et, en réalité, le militantisme des gauchistes. La Gauche Prolétarienne va donc continuer la lutte dans la clandestinité et demander à Jean-Paul Sartre d’être le directeur de leur journal. Ainsi, pendant que Sartre et Beauvoir distribuent impunément La Cause du peuple, les militants maoïstes se font arrêtés et emprisonnés.

Pendant l’été, la Gauche Prolétarienne dissoute met en place l’Organisation des Prisonniers Politiques (l’OPP), une cellule spéciale qui doit permettre d’organiser le procès de militants maoïstes emprisonnés et les aider à obtenir le statut de « prisonnier politique ».

Le 1er septembre 1970, l’Organisation des Prisonniers Politiques rédige un texte pour réclamer ce statut politique et annoncer une grève de la faim.

Photographie d’Élie Kagan prise début février à la Chapelle Saint Bernard près de la Gare Montparnasse à Paris. Des militants entreprennent une grève de la faim en soutien aux prisonniers politiques.

Déclaration des prisonniers politiques :

Nous réclamons la reconnaissance effective de nos qualités de détenus politiques. Nous ne revendiquons pas pour autant des privilèges par rapport aux autres détenus de droit commun : à nos yeux, ils sont victimes d’un système social qui, après les avoir produits, se refuse à les rééduquer et se contente de les rejeter. Bien plus, nous voulons que notre combat, dénonçant le scandaleux régime actuel des prisons, serve à tous les prisonniers. [ETC.]

Il y aura en réalité deux grèves de la faim, une première, peu suivie, du 1er au 25 septembre 1970 et une seconde, reconduite en janvier. Cette fois-ci, la lutte de ces militants incarcérés suscite de nombreux soutiens, de la part des intellectuels d’abord, à commencer par Sartre. Mais la lutte est également ressentie dans les lycées et dans la « rue » où de nombreux commissariats sont attaqués et de multiples manifestations entreprises. Le soutien provient également de quelques uns de la classe politique comme Robert Badinter ou François Mitterrand qui se déclarent ouvertement choqués par les mesures policières du gouvernement.

Affiche du Secours Rouge en soutien aux militants emprisonnés

(insérée dans le journal J’accuse du 15 janvier 1971)

Le Secours Rouge se constitue le 11 juin 1970 suite à l’appel lancé par Jean-Paul Sartre. Le S.R. veut être le « lien de la solidarité populaire contre l’alliance du patronat, de l’État, de sa police et contre tous leurs complices ». « Son objectif essentiel sera d’assurer la défense politique et juridique des victimes de la répression et de leur apporter un soutien matériel et moral, ainsi qu’à leurs familles, sans aucune exclusive ». Les victimes du moment sont bien les maoïstes emprisonnés.

La stratégie des maos incarcérés est donc intéressante en ce sens qu’elle vise à interpeller l’opinion sur les conditions générales de détention, celles aussi par conséquent des droits communs.

Lettre rédigée au cours du mois de janvier 1971

C’est donc dans ce contexte bien précis que Michel Foucault va s’intéresser au problème des prisons. C’est l’actualité qui exige la lutte. Et effectivement pour les prisonniers du quotidien, les droits communs, tout reste à faire.

Nous sommes fin 1970-début 1971, Michel Foucault vient d’être nommé professeur au Collège de France. Il écrira bientôt une histoire de la prison mais pour l’heure, l’actualité réclame une action politique concrète. Un Groupe d’Information sur les Prisons est créé et se lance dans un combat difficile : donner la parole aux prisonniers de droit commun.

Manifeste du GIP annonçant sa création. Ce texte sera publié dans la revue Esprit de mars 1971.

(Dits et écrits, texte n°401)

À la Chapelle Saint Bernard, le 8 février 1971, les avocats des prisonniers politiques annoncent, lors d’une conférence de presse, l’arrêt de la grève de la faim des militants emprisonnés. Michel Foucault, juste après, annonce le début d’un nouveau combat en lisant ce texte. En d’autres termes, la lutte continue. Le Manifeste est signé par Jean-Marie Domenach, ancien résistant et à cette époque directeur de la revue Esprit, par Pierre Vidal-Naquet, historien, engagé dans la dénonciation de la torture par l’armée française durant la guerre d’Algérie et Michel Foucault dont on connaît l’intérêt pour les lieux d’enfermement et plus largement pour les marges et les périphéries.

—> Les archives du GIP se trouvent à l’Abbaye des Ardennes et une grande partie dans le formidable livre de Philippe Artières, Laurent Quéro et Michelle Zancarini-Fournel :

—> Et les archives de la GP se trouvent à la Bdic de Nanterre.

—> À venir : LE GROUPE D’INFORMATION SUR LES PRISONS (2) : Qu’est-ce que le GIP ?